Le débat sur le changement ou non de la constitution poursuit son chemin, envenimant les relations politiques et parfois sociétales. Il est aujourd'hui animé par les jeunes, les femmes maraîchères, les responsables de partis politiques, les sages et les rois, les ex-combattants, les creuseurs de rats, les récolteurs de vin de palme, les chefs de villages et de quartiers, parfois par les femmes vendeuses au marché. Mais où sont nos intellectuels, lumière du pays, pour éclairer la société sur une affaire si importante?
Les constitutionnalistes se sont terrés depuis que le débat a pris corps dans le pays. Ils interviennent laconiquement dans les petits foras, comme celui qu'a organisé en juin dernier une association basée à Brazzaville, l'Oeil Neuf que dirige Jean Didier Elongo, lui-même juriste de formation. S'ils avaient peur depuis là pour parler, investir et enrichir ce débat, he bien le président Denis Sassou N'Guesso a lancé depuis le 31 décembre 2014 un appel au débat et à la confrontation des idées que personne n'empêchera plus dans le pays.
Comment! Qu'un si haut débat soit tombé si bas? Où sont les intellectuels? Nos Denis Diderot, nos Jean Jacques Rousseau, nos Jefferson tant chanté par les constitutionnalistes? Où sont ces brillants garçons formés à Marien Ngouabi, arrachant des notes parfois incroyables, 17 sur 20 ou 18,5 sur 20 pour un devoir de Droit? L'heure n'est pas encore arrivée pour parler?
Le débat sur la constitution est tombé, juste après son lancement en avril 2013 à Dolisie, très bas, entre les mains de ceux qui ne devraient pas le saisir. D'abord de ceux qui l'animent aujourd'hui, nombreux n'ont jamais vu la couleur de la constitution. Certains ne l'ont même jamais touchée, cette constitution. D'autres encore gardent jalousement les vieux échantillons de la campagne référendaire de 2001-2002, très loin de la copie originale qui fait aujourd'hui débat. Les cultivateurs de manioc ne le savent pas, surtout pas les éleveurs de chèvres au village. Le débat est hautement scientifique, les universitaires devraient tout d'abord le saisir, le polir, le cadrer avant qu'il ne rampe dans la rue, chaque politicien ajoutant l'épice qui lui semble bon.
Le silence des universitaires, notamment ceux de la prestigieuse Faculté de Droit de l'Université Marien Ngouabi est quasiment inexplicable. Sous d'autres cieux, la société ou les librairies congolaises (même celles de la rue) seraient gavées de diverses publications soutenant ou pas le changement de la constitution. Mais nos intellectuels juristes voient les choses de loin, ou expriment juste leur propre point de vue politique, loin de la pure science qui est le Droit. Que cachent-ils? Espèrent-ils faire du mal en menant ce débat de façon sophiste? Bien que les conditions de formation soient rudes à la faculté de Droit, cela n'empêcherait pas d'avoir des constitutionnalistes de la taille de Nestor Makondzi Wolo! Pour ne pas les citer un après un, les Marrion Michel Mandzimba Ehouango, pensent-ils que les posts qu'ils font chaque jour sur Facebook peuvent éclairer toute une société, même estudiantine soit-elle?
Et les Placide Moudoudou, le kidoyen-là c'est pourquoi? Et les autres, les Félix Bankounda-Mpele, les Fred Matoko? On sait aussi que certains historiens ou philosophes du Congo ont la maitrise de la science du Droit comme les Zacharie Bowao ou les Grégoire Lefouoba, les Camilles Bangou ou les Serge Ekiemy.
Martin Mberi, ancien avocat, a pu publier une réflexion sur la question. Cette brochure énonce des pistes importantes pour une réflexion ou une action de masse. Et s'il y en avait bien d'autres, des dizaines? A défaut, le président El Hadj Djibril Abdoulaye Bopaka a publié sa constitution, fruit de la réflexion de son groupe. Et pourtant, il aurait été bon qu'il publie d'abord une orientation sur la question (un livre avec plein d'arguments) avant de boucler la boucle par la constitution elle-même, preuve que ses rédacteurs auraient compris et partagé le problème à d'autres Congolais. Or les consommateurs ne s'intéressent même pas à cette fameuse constitution made in Bopaka. Les canaux scientifiques n'ont pas été respectés. Le colonel Michel Innocent Pea a aussi publié une réflexion, avec ses arguments, parfois qui ne disent pas les choses clairement, mais piègent le lecteur entre véritablement "le bon sens et l'alternance absolue", on choisit quoi? Depuis, il fait le tour du monde pour expliquer son livre, fruit de sa réflexion logique. Sous la barbe des intellectuels! Putain!!!
Ceux qui ont étudié les disciplines proches du Droit pur comme les sciences politiques, les sciences sociales ou…ne sont-ils pas capables de penser qu'il est temps de tenir le débat pour éclairer la société? Pourquoi plusieurs personnes ramènent étonnement ce débat à la personne de Denis Sassou N'Guesso qui, semble-t-il, s'attend à un troisième et impossible mandat? He, bien parce que les juristes n'ont pas tracé le chemin. Le débat aurait pu être serein si les juristes, en des écoles différentes, en de doctrines opposées avaient, lancé leur propre débat sur l'opportunité ou non de changer la constitution de 20 janvier 2002. Ce débat serait né sans malformation génétique, ni même suspicion sur le nom du père...
Pris de cours par les politiciens qui ont injecté le ver dans le fruit, les juristes se rangent derrière les politiciens. Qui pour le Parti congolais du travail (PCT) de Pierre Ngolo, qui pour le Parti social démocrate congolais (PSDC) de Clément Mierassa. A la fin, c'est la cacophonie, aucun argument sûr et clair. L'UPADS de Pascal Tsaty Mabiala, le MCDDI de Guy Brice Parfait Kolelas, le CAP de Jean Itadi, le Collectif des partis de l'opposition, l'ARD de Mathias Dzon, et tout ce que l'on sait disent NON au changement de la constitution. Le PCT et certains alliés de la Majorité présidentielle, certains partis du Centre eux disent qu'il faut changer, donc OUI. Mais pourquoi? Les arguments c'est la politique! Ho, non à cause de… ho, non parce que...
Certains pensent que c'est suffisant de dire que la constitution de 2002 a déjà fait son temps, ou simplement elle confisque tous les pouvoirs entre les mains d'une seule personne. Kiekiekiekie! Mais qui est allé un jour dire de vive voix à Denis Sassou N'Guesso qu'il avait tous les pouvoirs et que eux n'avaient rien? A l'assemblée nationale et au Sénat, les gens applaudissaient, au gouvernement, c'était bien! Ce n'est pas trop consistant comme argument, les gars!
D'autres pensent que tout est clair lorsqu'ils disent que les articles 57, 58 et surtout 185 sont clairs et verrouillent tout, notamment la possibilité d'un troisième mandat à plus de 70 ans. Damé et donc on n'y peut rien! Mais est-ce que c'est vrai? On n'y peut vraiment rien même au travers d'une loi organique? Là aussi argument-éventaille que chantent les politiciens à tout bout de chant!!!
Ceux qui ont étudié ces choses doivent dire aux Congolais, sans politique, sans passion et sans duperie, le chemin à suivre. Ce n'est qu'après que les autres membres de la société suivront le débat. Les politiciens le récupéreront pour leur parti, la société civile (s'il y en a encore) pour leurs activistes et les journalistes pour leur public. Il ne peut en être autrement. Et le débat pourra tranquillement atterrir, touchant les autres couches de la société dans les champs de manioc ou d'arachide, les prairies de chasse ou les campements de pêche! Le reste c'est simple : le OUI c'est le rouge, le NON c'est le noir! Et la chanson est connue, "Toko voter rouge"!
Chaque fois que le Congo a été face à son destin (la conférence nationale, les différentes guerres civiles), les intellectuels l'ont abandonné seul. Ils n'ont rien prédit ni même faire le bilan avant de se projeter dans le futur. Souvent ce sont les militaires qui écrivent leur propre histoire de guerre, sans méthodologie ni objet précis. Les politiciens aussi ajoutent la dose qui leur convient. Les amoureux de la pensée logique et critique sont nulle part.
Et quand c'était la crise économique et financière de la fin des années 80 ou du début des années 90, les économistes ont aussi préféré économiser leurs stylos, et le Congo est allé droit dans le mur! Finalement, les intellectuels, à quoi ça nous sert?

